REGARD
J.Magne : « C’est comme si la guerre arrivait dans nos villes »

Ancien professeur au lycée Louis-Pasteur de Marmilhat dans le Puy-de-Dôme, Joël Magne a noué des relations privilégiées avec les agriculteurs ukrainiens et mesuré leur extraordinaire capacité de résilience.

J.Magne : « C’est comme si la guerre arrivait dans nos villes »
Joël Magne : « En Ukraine, tout a été fait pour stocker quatre ans de récolte, la question qui se pose aujourd’hui est celle de son acheminement ». © SC

Depuis le 24 février, à la stupeur a succédé l’envie de s’assurer que ceux qui, au fil des ans sont devenus des amis, sont en sécurité. Puis le désir de comprendre, cette attaque de la Russie envers l’Ukraine aussi surprenante par son ampleur que par sa violence. Depuis trois semaines, Joël Magne prend régulièrement des nouvelles de son ami Basil Vorobeichik, par mail, par téléphone. Actuellement à l’abri, entre Odessa et Kiev, cet ukrainien dont l’histoire a débuté avec les Russes, car il est né au goulag, craint pour sa vie, celle de sa famille, s’interroge sur l’après, « mais comme tous les Ukrainiens, il impressionne par sa volonté de résister ».

De l’Afrique à l’Est

Habitué des échanges internationaux agricoles avec les pays du Sud, Joël Magne a enseigné la zootechnie à des générations d’élèves au lycée Louis-Pasteur de Marmilhat, les invitant régulièrement à élargir leur horizon en organisant des voyages d’études à l’étranger. C’est ainsi qu’au début des années 2000, à la faveur d’une discussion avec le directeur de l’Union régionale porcine Auvergne-Limousin, Bernard Lepinay, qui a des contacts en Ukraine, Joël Magne décide d’y organiser un premier séjour. Nous sommes en 2003, et avec le regard aiguisé de celui qui a côtoyé l’agriculture du Burkina-Faso ou du Congo, il est frappé par les similitudes. « Très clairement, à cette époque-là, l’Ukraine c’était en dessous de l’Afrique. Les gens utilisaient les mêmes expressions, lorsque l’on demandait comment ils allaient, ils nous répondaient « on est là », manière de dire on survit. » Ce qui se veut une chambre d’agriculture est alors une coquille vide, dans les kolkhozes, le matériel rouillé s’amoncelle créant des champs de ruine.

Métamorphose agricole

Trois ans plus tard, le décor commence à changer. « On a senti un frémissement. Des jeunes paysans qui bénéficiaient chacun de 6 hectares sont invités à les regrouper pour créer des structures de 100 à 150 hectares. Avec les pièces de trois tracteurs, les paysans en reconstituaient un qui tenait la route, la même chose avec les semoirs, les pulvérisateurs, les moissonneuses… ». Mais ce système D va très vite se muer en une redoutable machine agricole. En 2008, alors qu’ils sont reçus à Jytomyr, qui abrite l’une des plus grandes écoles d’agriculture du pays, la délégation française s’amuse du dernier défi à la mode des étudiants : compter tous les kilomètres, le nombre de moissonneuses neuves arrivant de Pologne. Les concessions automobiles fleurissent aux quatre coins des villes. « On visite une exploitation de 100 000 ha, avec 2 000 vaches laitières, et le type avait aussi un restaurant, une sucrerie… On est allé voir le matériel : 12 moissonneuses géantes, des déchaumeuses à disques impressionnantes, un pulvérisateur de 54 mètres de rampes ».

La volonté d’un peuple face à la folie d’un homme

Les progrès sont fulgurants. « En Ukraine, il y a clairement des gens qui tiennent la route, ils sont beaucoup partis à l’étranger. Le Danemark a ainsi formé beaucoup de ces chefs de néo-kolkhozes. Et puis l’Ukraine c’est un formidable grenier à blé, qui fait que toutes les banques ont suivi », témoigne Joël Magne. Le profil cultural de l’Ukraine est en effet exceptionnel. En l’espace d’une décennie, l’Ukraine s’est métamorphosée. Et voir aujourd’hui la volonté d’un peuple réduite à néant par la folie d’un homme est dramatique. « Les images d’aujourd’hui sont très troublantes, c’est comme si la guerre arrivait dans nos villes. Les Ukrainiens ont notre vie, y compris un accès à la santé et à la culture extraordinaire. Il y a trois semaines, ils organisaient leur week-end comme vous et moi. Ce n’est pas un pays qui vivait avec l’idée qu’il pouvait être en guerre », estime-t-il.

La famine dans l’inconscient collectif

L’enseignant à la retraite se souvient de ces centaines de garages qui ont été creusés pour avoir des capacités de stockage de nourriture. « Quand ils vont rentrer dans Kiev, je pense que le premier monument que les Russes vont détruire, c’est le mémorial de la famine. Le 28 novembre 2006, le parlement ukrainien a voté pour faire reconnaître le Holodomor, la famine dévastatrice qui a eu lieu au début des années 1930 dans l'ex-république socialiste soviétique d'Ukraine, comme un acte délibéré de génocide contre les Ukrainiens et fait ériger un monument. À l’époque, si un gamin se faisait prendre à récolter un épi, il était tué et sa famille était envoyée au goulag », raconte Joël Magne. Alors que les heures sombres sont à nouveau le quotidien de milliers d’Ukrainiens, encore une fois, Joël Magne veut croire en leur capacité de résilience. « Il s’est passé deux choses inhabituelles. Dans le schéma de Poutine, l’armée ukrainienne déposait les armes, et le président se planquait aux États-Unis ou ailleurs. Mais le président est resté, les hommes aussi. Les Ukrainiens sont armés en sous-main, c’est pour cela qu’ils résistent mieux. » Reste à savoir jusqu’à quand… « Poutine ne peut pas revenir en arrière, les Russes privés d’information vont bien finir par voir revenir les cercueils. Et tous ces soldats russes qui pensaient partir pour un entraînement… ».

Sophie Chatenet

Le monument commémoratif aux victimes de l'Holodomor, grande famine du début des années trente en Ukraine, se situe à Kiev. © Andriy155