L'abattoir Gesler renaît de ses cendres
Récit d'une reconstruction.

« J’ai traversé des épreuves assez difficiles dans ma vie, en particulier le décès de mon neveu, pour ne pas accorder trop d’attention aux problèmes matériels. Je n’ai pas pleuré quand ces lâches se sont attaqués à notre petite entreprise familiale. La seule chose qui a pu me tirer une larme, c’est nos agriculteurs, qui ont montré qu’ils étaient là, droits dans leurs bottes, quand on a eu besoin d’eux. »
Ainsi s’exprime Myriam Gesler, patronne emblématique des établissements éponymes, incendiés par un commando de six individus dans la nuit du 27 au 28 septembre dernier, à Haut-Valromey (ex-commune d’Hotonnes). Salle d’abattage, de découpe, de salaison : tout est parti en fumée. Il s’en est fallu de peu que les bêtes parquées dans la bouverie finissent brûlées vives ou éparpillées façon puzzle par l’explosion d’une citerne de gaz... Pire, le sinistre aurait pu engendrer des pertes humaines : chez Gesler, il n’est pas rare qu’on bosse aussi la nuit !
La débrouille
Après avoir délocalisé en urgence ce qui pouvait l’être et en dépêchant des équipes dans les abattoirs voisins comme celui de Corbas, depuis janvier, l’activité a peu à peu repris. A la débrouille. Les cabanons préfabriqués abritent les locaux administratifs. Des conditions de travail rustiques et imparfaites. « Par exemple, on a souvent des coupures internet. Ca nous ralentit, mais on est motivé et on sait que c’est provisoire », témoigne une salariée, emmitouflée dans son pull : pas facile de chauffer une cahute en « placo » quand le mercure frôle le zéro !
La patronne est logée à la même enseigne. Toutes les 5 minutes, on frappe à sa porte. En général, pour signaler un problème auquel elle tente d’apporter des réponses du tac a tac.
Une équipe galvanisée par l’épreuve
La violence de l’attaque a créé un profond traumatisme chez les salariés et les habitants, tous solidaires de leur abattoir, de ce coin de montagne. La stupeur a vite laissé place à la volonté de repartir de l’avant. Non seulement l’entreprise a entamé illico sa reconstruction, mais il semble aussi que cette épreuve collective a galvanisé les troupes comme jamais. Comme un pied de nez aux agressseurs. « C’est essentiel. J’ai 57 ans et plus rien à prouver. Si je fais ça, c’est pour les 80 personnes qui travaillent chez nous. 80 familles, ce sont peut-être 300 personnes impactées sur un territoire rural ou on ne vit que de deux choses : soit on est agriculteur, soit on bosse chez Gesler. Alors je ne peux pas envisager de les laisser tomber », prévient Myriam Gesler.
Et de glisser avec un sourire volontaire, à l’intention des incendiaires, qu’une cellule dédiée de la gendarmerie traque depuis quatre mois :
« S‘ils croyaient qu’on allait baisser les bras, ils se sont mis le doigt dans l’oeil. J’ai horreur qu’on me marche sur les pieds. »
L’abattage a repris « à 75% »
Le 14 janvier, la salle d’abattage a donc repris du service, après un nettoyage de fond en comble. 15 à 20 bêtes la première semaine. « On se marche un peu dessus. Tout n’est pas parfait, mais on a recommencé à abattre à 75% de notre capacité. » Pour la découpe et la salaison, il faudra encore du temps.
« On exploite provisoirement les locaux d’une ancienne yaourterie, à Chavornay. On y a transféré provisoirement l’atelier de petite découpe. Quand on pourra à nouveau la rapatrier sur notre site, on transférera la salaison là-bas. » De quoi réactiver la filière porc de montagne, qui suppose de transformer la viande en altitude.
Sitôt la neige fondue, la déconstruction puis la reconstruction de la salle de découpe seront lancées. La reconstruction des outils de salaison n’interviendra qu’après. Objectif : redémarrer en septembre.
La philosophie de Gesler restera la même : « faire de la haute couture en veillant à maintenir une qualité irréprochable ». Une qualité, d’avis d’experts, liée pour une bonne part au savoir-faire de ce petit abattoir régional pour refroidir les carcasses. « La qualité du ressuyage et du refroidissement permettent de bien faire rassir les viandes. Nous sommes reconnus pour cela et maintiendrons nos exigences en ce sens. C’est le moins que l’on puisse faire vis à vis des éleveurs qui ont mis tout leur coeur à élever correctement leurs animaux pendant 3 ou 4 ans », promet Myriam Gesler.
De quoi satisfaire ses clients les plus exigeants et rassurer les éleveurs, certains que le fruit de leur labeur sera traité dans les règles de l’art pour exprimer toutes ses qualités dans l’assiette.
Etienne Grosjean
BrèvesDamien Abad : une ministre de la justice« plutôt à l’écoute »
15 jours après le sinistre, le député de la circonscription, Damien Abad, avait posé une question au gouvernement pour l’alerter sur les attaques contre l’agriculture et l’élevage. Il avait demandé à ce que les pouvoirs publics s’emparent de cette question pour mettre un terme aux attaques qui ciblent la filière. Edouard Philippe avait abondé dans son sens.
Depuis, que s’est-il passé ?
« Nous avons été reçus par la ministre de la justice qui a semblé plutôt à l’écoute. Elle s’est engagée à ce que des sanctions fortes soient prises à l’issue des procès en cours suite à des attaques contre des abattoirs ou des boucheries et nous a assuré que d’importants moyens sont mis en oeuvre pour l’enquête. Reste maintenant à passer aux actes. Je souhaite aussi la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire, qui permettra de faire la lumière sur un certain de nombre de groupuscules et leurs financements. Malheureusement, chaque groupe parlementaire ne peut demander qu’une commission d’enquête et le notre en avait déjà fait ouvrir une. Il faudra donc attendre un peu. Je souhaite que le cadre en soit très précisément défini, afin de ne pas ouvrir cette question sur des sujets plus larges, comme par exemple l’abattage rituel, parce qu’au final, cela pourrait desservir la profession. »